Cloud computing : pas si vert que ça...

Carbon Disclosure Project - CDP - rapport cloud computing - verdantix - 2011 - couverture

Selon l’étude Cloud Computing: The IT Solution for the 21st Century menée par Verdantix pour le Carbon Disclosure Project (CDP), les grandes entreprises américaines (plus de 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires) pourraient réduire leurs consommation d’énergie d’environ 200 millions de barils de pétrole par an en 2020 (soit l’équivalent de 5,7 millions de voitures roulant pendant un an) en adoptant le modèle informatique du cloud computing.

Le cloud computing ou informatique dans le nuage consiste à abandonner ses serveurs internes au profit de serveurs hébergés chez un prestataire. Plutôt que d’utiliser une machine physique, le prestataire déploie une machine virtuelle à laquelle l’entreprise accède via une interface de programmation (API). En théorie, cette mutualisation permet d’optimiser le taux d’occupation des serveurs physiques du nuage par rapport à ceux de l’entreprise. Le rapport indique 65 % de taux d’occupation pour du cloud public contre 15 % pour un serveur physique en interne.

Selon le CDP, cette meilleure efficience énergétique se traduirait, à l’échelle des grandes entreprises américaines, par une économie annuelle globale de 12,3 milliards de dollars et d’environ 85 millions de tonnes d’équivalent CO2. De quoi donner envie de migrer vers le cloud computing. Sauf que…

Ce rapport n’est ni sérieux, ni objectif. D’une part, il est sponsorisé par AT&T qui entend devenir un acteur mondial dans le domaine du cloud computing. On imagine mal AT&T publier un rapport qui indiquerait que le cloud computing nuit gravement à l’environnement…

D’autre part, les analystes ne prennent pas en compte un effet de bord / rebond du cloud computing. D’une part, la plupart des entreprises exigent un niveau de disponibilité (SLA) des serveurs dans le nuage supérieur à celui qu’elles acceptent en interne. Or, généralement, plus le niveau de disponibilité est élevé, et plus le data center comprend des éléments redondés : refroidissement, circuit de distribution électrique, onduleurs, etc. Cette redondance coûte en énergie.

Dans un autre registre, les analystes utilisent un facteur d’émission moyen (0,690 kg CO2-eq / kWh) pour l’ensemble des grandes entreprises américaines. En d’autres termes, les scénarios étudiés ne prennent pas en compte la source primaire d’énergie utilisée pour produire l’électricité (éolien, charbon, pétrole, nucléaire, hydro, etc.). Or, de plus en plus de grands groupes achètent de l’électricité en partie issue de sources renouvelables pour leur data centers internes qui n’émettent alors qu’une quantité négligeable de CO2. Même s’il est énergétiquement plus efficient, un nuage informatique alimenté par de l’électricité à partir d’une centrale à charbon émet bien plus de CO2 qu’un data center interne moins efficient mais alimenté avec de l’électricité issue de sources primaires renouvelables.

Mais le plus choquant est que ce rapport ne prend pas en compte le cycle de vie du data center. Il se focalise uniquement sur l’efficience énergétique lors de la phase d’utilisation et oublie complètement les émissions liées à la fabrication du bâtiment, des serveurs, etc. Exit le scope 3 ! c’est étonnant pour deux raisons. D’une part, ce rapport est soutenu par le Carbon Disclosure Project dont l’objectif est justement de pousser les grandes entreprises à affiner leurs évaluations d’émissions de gaz à effet de serre, notamment en prenant en compte le scope 3. D’autre part, le cloud computing repose presque exclusivement sur de nouveaux data centers géants de plusieurs milliers de m2. La construction de ces bâtiments émet forcément beaucoup de CO2. Le point de vue de ce rapport est donc extrêmement partial puisqu’il masque volontairement un pan entier des émissions.

Enfin, pour réduire au maximum leur consommation électrique, les opérateurs de nuages informatiques renouvellent souvent les serveurs (tous les 2 à 3 ans). Dans de nombreux pays, notamment aux Etats-Unis, le coût d’achat des serveurs est en effet inférieur à quelques années de consommation électrique. Or, comme le rappellent Doug Washburn et Lauren Nelson, deux analystes de Forrester, dans leur rapport Cloud Computing Helps Accelerate Green IT, le Green IT ne se limite pas à la consommation électrique. Pour être plus respectueux de l’environnement, le modèle du cloud computing doit aussi minimiser les déchets informatiques générés.

Bref, on se demande comment le Carbon Disclosure Project peut soutenir un rapport qui élude des questions aussi essentielles et qui frise le greenwashing.

Si vous avez des arguments objectifs en faveur l’éco-responsabilité du cloud computing, n’hésitez pas à partager ces informations en commentaire. Nous ne demandons qu’à changer d’avis !

Source : https://www.cdproject.net/en-US/WhatWeDo/Pages/Cloud-Computing.aspx


Commentaires

Autre chose également, une entreprise qui passe au Cloud Computing, que fait-elle de ses anciennes surfaces dédiée au datacenter et des équipements eux-même ?

Marc Boitel le 27/07/2011

Bonjour,

Merci pour de partager avec la communauté GreenIT cette étude de Verdantix.
Je trouve vos conclusions très sévères.

Premièrement, votre titre “Cloud Computing : pas si vert que ca…” me semble erroné. Lorsque l’on parle de Cloud Computing, on parle de cloud public, privé et hybrid. Votre billet adresse uniquement la problématique du cloud public. Concernant le cloud public, il est vrai que la mutualisation des ressources informatiques dans des datacenters vont engendrer des consommations énergétiques importantes liés parfois à la production d’électricité par du charbon par exemple. Pas très green en effet. Or, de plus en plus d’initiatives existent pour le développement de datacenters plus green, à l’image de l’EU Code of Conduct for Data Centres. Le datacentre de Eolas à Grenoble entre dans ce cadre par exemple. Facebook a aussi apporté sa pierre à l’édifice en fournissant les specs d’un datacentre plus green http://www.businessweek.com/technology/content/apr2011/tc2011047_864635….

Deuxièmement, le cloud computing n’est pas uniquement concentré sur l’offre de cloud public. Bien au contraire, le secteur le plus en croissance du cloud est le cloud privé. Il s’agit donc d’optimiser l’utilisation des ressources IT de l’entreprise et de les proposer à la demande à des utilisateurs en interne. Au lieu de renouveler son parc informatique, l’entreprise optimise ses machines existantes. Résultat: Optimisation de l’utilisation des serveurs pour une consommation électrique équivalente et lutte contre la surconsommation de matériels IT.

Troisièmement, l’accès à un panel d’offres SaaS contribue aussi à la réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Diminution de la diffusion de supports physiques (CD, plastiques, papiers etc.). Aussi, permettre à une entreprise d’accéder à des logiciels en ligne contribue au développement des circuits courts, un des piliers d’une démarche écolo.

En conclusion, il me semble fondamental de noter que le cloud englobe beaucoup plus de choses que des machines virtuelles hébergées dans des datacenters gérés par des grands groupes américains.
Comparer le Cloud à du greenwashing me parait exagéré. Mais je ne demande qu’à changer d’avis ;)

Farid (non vérifié) le 27/07/2011

Pour vous répondre Marc.
Les entreprises continuent à utiliser leurs ressources en mettant en place un orchestrateur de cloud privé. Elles vont donc optimiser l’utilisation de leurs ressources et pouvoir faire du débordement vers un cloud public lorsqu’il y a pic d’utilisation d’une application ou d’un service. Le matériel existant est donc lui même “cloudifié”.

Farid El Baraka (non vérifié) le 27/07/2011

A l’image de l’énergie qui, après être passée de la production locale et éparse à une production plus globale et industrielle avant de revenir progresser à la production locale, peut être que l’avenir du cloud computing est de partager sur le réseau sa mémoire de masse personnelle, reliée aux autres, un peu comme le P2P, mais version NAS ou cloud.
Chacun possède ses données chez soi et est le maillon d’une grande chaîne, la particule d’un nuage… Et des entreprises pourraient nous acheter une partie de cette mémoire pour leur activité habituelle…

Qui sait ?

ccomp (non vérifié) le 27/07/2011

Bonjour Fred, je rejoins Farid sur la sévérité de ton titre.

Si l’on considère les TPE, artisans ou particuliers, ce peut-être un facteur d’une suralimentation des datacenters avec des données non-confidentielles et ayant peu d’aptitude à être sur le Cloud. Je suis d’accord que ce scenario n’est pas en accord avec le DD ni le GreenIT.

Cependant, si l’on fait un comparatif avec une PME de 250 poste, une infrastructure d’une dizaine voire vingtaine de serveur, les climatisations, les coûts (financiers et environnementaux) d’installation, de déplacement que cela génère, une offre IaaS dans un cloud privée sera bien plus verte car éco-optimisée qu’une architecture standard.

Par ailleurs, des sociétés françaises se démarquant dans le cloud comme OVH viennent de créer un datacenter (Roubaix 4) vert n’utilisant que 10w par serveur (contre 100) pour le refroidissement. Cela s’explique par le résultat de recherches pour un système sans climatisation et d’une conception spécifique du batiment (cheminée).

Je relativise donc, si tu me le permets, ton discours en limitant ce titre à certaines utilisation et certains datacentre d’ancienne architecture, mais c’est le travail de consultant comme nous qui guident les choix clients sans provoquer d’effet rebond ;)

Nicolas ROLIN (non vérifié) le 27/07/2011

Je nuancerai pour ma part les commentaires : tant qu’une ACV sérieuse n’aura pas été réalisée et ‘reviewée’, avec repérage des principales grandeurs sensibles, on ne pourra que raisonner sur le critère des consommations d’énergie qui ne couvre qu’une partie des problématiques environnementales. C’est mieux que rien, mais ça ne suffit pas pour prendre des décisions vertes en toute connaissance de cause.

Patchem (non vérifié) le 27/07/2011

@patchem : +1

admin le 27/07/2011

@Farid : merci pour ces arguments intéressants.

Concernant le data center d’Eloas, dont nous avons parlé ici (http://www.greenit.fr/article/acteurs/hebergeur/le-nouveau-datacenter-d-…) je doute en revanche que le rejet d’eau réchauffée dans la nappe phréatique n’ait aucun effet sur la faune et la flore.

admin le 27/07/2011

Le point de vue du gouvernement britannique sur le sujet…

Deux causes à la vulnérabilité du “cloud computing”, pour résumer :
(i) “increasing use of international data centres… data storage facilities have already suffered from flooding”;
(ii) “over 95% of global communications traffic is handled by just one million kilometres of undersea fibre-optic cables… rising sea levels may affect the stability of the seabed, making cables more vulnerable”.

Plus d’informations dans l’article : Cloud computing makes the UK more vulnerable to climate change impacts

David Bourguignon (non vérifié) le 01/08/2011

C’est très compliqué à mon avis de calculer l’impact énergétique global de telle ou telle solution (redondance, technologie de refroidissement). Que ce soit en cloud ou pas, chaque hébergeur a de toute façon des technologies différentes pour économiser de l’énergie (matériel différent, technos maison, …). Mais effectivement une étude financée par AT&T est loin d’être objective…

Nicolas Chevallier (non vérifié) le 08/08/2011

L’Europe souffre d’un manque chronique de compétences numériques dans tous les secteurs. Une étude réalisée par empirica et IDC EMEA Government Insights a révélé que le marché européen de la main d’oeuvre pourrait faire face à un manque de 384 000 praticiens TIC d’ici 2015.

Agence Référencement (non vérifié) le 09/09/2011

Performance data center tout en maintenant le coté vert ? C’est possible avec Digital Realty Trust (http://www.digitalrealtytrust.fr/green-data-center.aspx) . Les green data centers exploitent l’énergie de la manière la plus efficace possible: elle utilise seulement les ressources dont elle a besoin, comme l’énergie et l’eau, et minimise l’excès de chaleur.

Math (non vérifié) le 04/10/2011

Excellent article. J’ajoute que d’après le cabinet Pike Research, les data centers devraient, grâce au Cloud, faire baisser leurs consommations en énergie de 38%.

ampoule led (non vérifié) le 25/10/2011

@ampoule led : on peut avoir un lien sur cette analyse en question du cabinet Pike Research ?

J’ai du mal à conceptualiser comment le cloud pourrait faire baisser la conso énergétique de data centers… 8o/
On pourrait penser l’inverse, car le cloud c’est encore plus d’applis à faire tourner en data center…

i.d & l (non vérifié) le 25/10/2011

Le sujet m’interpelle sur un point que je n’ai pas encore vu à travers les échanges ci-dessus.
La notion de Cloud implique aussi plus de trafic sur les réseaux. Or ceux-ci semblent déjà dans une situation de saturation, compte tenu de la mise en ligne de supports vidéos très gourmand en ressources.
Vouloir multiplier l’utilisation des réseaux impliquent un développement intensif de ceux-ci pour subvenir aux besoins. Renforcer la nécessité de développer encore et encore ces réseaux, par des travaux lourds et coûteux, est-ce raisonnable au sens du développement durable?
Par ailleurs, vouloir prendre un exemple d’entreprises de 250 salariés, est-ce un profil moyen sur lequel se baser ?

Je ne suis effectivement pas persuader de la notion “verte” du Cloud, malgré les exigences de construction plus respectueuse.

Torei (non vérifié) le 29/11/2011

@Torei : effectivement, le gros problème des réseaux IP actuellement, ce sont les vidéos et la musique (streaming) et les téléchargements qui saturent complètement le réseau (sans parler de la 3G).

L’impact serait nul sur le réseau si nous savions être raisonnables. Mais force est de constater qu’une connexion de plusieurs Mb/s ne suffit plus à bon nombre d’internautes qui souhaitent pouvoir regarder la TV IP, téléphoner et télécharger en même temps… La nature a horreur du vide…

Ceci dit, en comparaison des usages précités, les besoins (bande passante) pour les applications en ligne sont ridiculement faibles.

admin le 29/11/2011

@Torei (et admin) : “La notion de Cloud implique aussi plus de trafic sur les réseaux. Or ceux-ci semblent déjà dans une situation de saturation, compte tenu de la mise en ligne de supports vidéos très gourmand en ressources.”

Qui dit que le filaire est saturé ?

À n’en pas douter ceux qui ont tout intérêt à véhiculer ce message pour parvenir à justifier de mesures impossibles à déployer autrement, comme des limitations de débit selon les protocoles, cf. les manœuvres bancales d’Orange ces derniers temps, ainsi tirer un peu plus de revenus des consommateurs.

Nada mas. (what else ?)

Limiter les débits par protocole c’est pratiquer l’écoute des flux échangés sur le réseau, c’est aujourd’hui interdit (mais sans doute pratiqué), mais ça pourrait rapporter très gros… (et sonnerait la fin de l’Internet illimité, qui s’en soucie ? Qui sait de quoi on parle ?).
Alors pour y parvenir, rien de tel que de parvenir à faire croire qu’il y a nécessité et urgence (1er facteur d’acceptation d’un changement). La méthode est éculée, elle est pratiquée depuis des décennies pour faire passer ce que le gogo moyen gobera tout cru (vous, moi, la grande majorité qui a “sincèrement d’autres chats à fouetter que ces histoires compliquées…”).
Plus c’est gros, mieux ça passe !

A lire sur le sujet cet article d’OWNI.
Et pour aller plus loin, n’hésitez pas à fureter sur Reflets et y chercher par exemple Deep Packet Inspection…

Saturation... (non vérifié) le 29/11/2011

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