Catégorie : Matériel

Des déchets électroniques dans mon assiette ?

« Lors de votre prochain repas, vous mangerez un peu de votre smartphone », c’est ainsi que je présente, depuis 15 ans, l’enjeu sanitaire des déchets électroniques dans mes formations.

Malheureusement, une récente étude [1] publiée fin avril par l’International POP’s Elimination Network (IPEN) et de Basel Action Network (BAN) démontre que la situation est encore pire que ce que l’on pensait, notamment sur les sites africains de « recyclage » de nos DEEE tels que Agbogbloshie au Ghana.

Selon l’IPEN et le BAN, faute d’infrastructure de recyclage dignes de ce nom, on y trouve dans la nourriture produite sur place des concentrations de polluants organiques persistants (POP) en quantités ahurissantes, jusqu’à 220 fois plus que les limites imposées en Europe.

Ces polluants organiques persistants sont des produits chimiques mortels tels que les dioxines bromées et autres métaux lourds : plomb, mercure, etc. Ces molécules ont un effet délétère sur le développement du cerveau. Elles endommagent aussi le système immunitaire et augmentent le risque de développer certains cancers.

La faute à nos exportations illégales de DEEE

70 % des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) font l’objet d’un trafic dans le monde. Comme nous vous l’indiquions dans cet article, selon le BAN qui les a suivi via des traceurs GPS, nos déchets électroniques sont exportés principalement depuis le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande, la Pologne et l’Espagne vers le Nigeria, le Ghana, et la Tanzanie.

Faute d’infrastructure adaptée, lorsque les « recycleurs » d’Agbogbloshie broient les équipements électroniques et les font brûler pour récupérer l’or, l’argent, et le cuivre qu’ils contiennent, les polluants organiques persistants se vaporisent dans l’air et infiltrent le sol, l’eau et les végétaux.

Ces produits chimiques persistent ensuite dans l’environnement en se stockant dans la graisse animale. D’où leur nom. Ils remontent ainsi peu à peu à la chaîne alimentaire. Tout au bout, les êtres humains sont les plus intoxiqués.

Jusqu’à 220 fois plus de dioxine que les seuils limite

Les résultats des tests réalisés par l’IPEN sur des œufs consommés à Agbogbloshie, au Ghana indiquent les plus hauts niveaux jamais trouvés de dioxines bromées. « Un adulte ne mangeant qu’un œuf provenant d’un poulet élevé en liberté dans la région d’Agbobloshie dépasse de 220 fois la dose journalière maximale de dioxines recommandée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments » indique le rapport.

IPEN study - data table - dioxine
tableau issu du rapport « Weak controls : European e-waste poison’s Africa’s food chain », page 23

Et si l’Afrique fermait ses portes aux importations de déchets électroniques ?

La quantité de déchets électroniques qui arrivent chaque jour en Afrique a littéralement explosée depuis quelques années car la Chine a fermé récemment ses frontières aux déchets électroniques du monde entier. L’Inde, le Pakistan, la Thaïlande (lire notre article) et l’Afrique, notamment le Ghana et le Nigeria, sont donc les derniers exutoires pour les déchets électroniques des pays développés.

La capacité actuelle de traitement des déchets électroniques en Europe est insuffisante par rapport au flux produit chaque année. Il est donc urgent de favoriser la sobriété numérique, le réemploi, et d’augmenter la capacité de traitement des déchets en Europe. Le réemploi permet, à court terme, de donner quelques années de plus à l’Europe pour augmenter sa capacité de traitement. La sobriété numérique permet quant à elle de réduire la quantité de déchet sur le long terme.

Ces mesures devraient être prises en urgence par les pouvoirs publics européens car, tôt ou tard, les principaux exutoires africains finiront par fermer leurs portes : l’enjeu sanitaire dépasse de loin les rentrées économiques de ces poubelles à déchets électroniques occidentaux.

[1] Weak controls : European e-waste poison’s Africa’s food chain » (PDF, 4 Mo)

Source : GreenIT.fr

Frédéric Bordage

Expert Green IT et numérique responsable, j'ai créé GreenIT.fr en 2004 et lancé les sujets de l'éco-conception logicielle en 2009, puis de la conception responsable de service numérique en 2013. Je conseille des organisations privées et publiques sur ces sujets. Et anime, en plus de GreenIT.fr, le Club Green IT et le Collectif Numérique Responsable.

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