Catégorie : Energie

Economies d’énergie : on vous ment !

Disons les choses clairement, on vous ment ! Tout le monde veut vous faire croire qu’en réduisant votre consommation électrique vous participez à la lutte contre le réchauffement climatique car vous réduisez vos émissions de CO2. C’est, en grande partie, faux. Du moins en France.

Cet argument permet aux fabricants de vendre du matériel électronique soit disant « vert » car plus économe en électricité. C’est vrai à l’échelle mondiale, mais plus litigieux en France. Dans l’hexagone, les économies d’électricité ont 5 fois moins d’impact sur le réchauffement climatique que dans les autres pays de l’OCDE. Démonstration.

Selon le rapport « L’électricité en France en 2008 » du Commissariat Général au Développement Durable daté de juin 2009 (voir document attaché), « en 2008, la production totale nette d’électricité a atteint 549,1 TWh, qui se répartissent en 76,2 % de nucléaire, 10,4 % de thermique classique, 12,4 % d’hydraulique et 1 % d’éolien et photovoltaïque ».

Selon l’Agence Internationale de l’Energie, 1 kWh électrique émet :
– hydraulique : 4 grammes de CO2,
– nucléaire : 6 grammes de CO2,
– éolien : 3 à 22 grammes de CO2,
– photovoltaïque : 60 à 150 grammes de CO2.
– thermique classique (pétrole, gaz, charbon) : minimum de 800 grammes de CO2.
Plus de détails ici.

Autrement dit, près de 90% de la production d’électricité en France est issue de source d’énergie primaires qui émettent peu de CO2 par rapport aux sources primaires carbonées. C’est une exception française car, partout ailleurs dans le monde, l’électricité est produite essentiellement à partir de sources primaires carbonées (pétrole, gaz naturel, charbon). Dans les pays de l’OCDE, 61% de l’électricité est issue de sources primaires fossiles (carbonées) et 22% issue du nucléaire.

Si l’on compare les émissions de CO2 liées à la production d’un kWh électrique, en se basant sur les chiffres précédents, on obtient :
– France : env. 100g CO2 / kWh él.
– OCDE : env. 550g CO2 / kWh el.

En France, la réduction de la consommation électrique des TIC (informatique, téléphonie, etc.) se traduit donc essentiellement par :
– une stabilisation de notre production de déchets radioactifs,
– et dans une moindre mesure, une réduction de nos émissions de CO2, essentiellement lors des pics de consommation (la France produit alors le surplus à partir de centrales à charbon ou importe de l’électricité carbonée).

Pourquoi ce constat est-il important ?
Il faut limiter au maximum notre consommation électrique pour réduire autant que possible nos émissions de CO2. On réduit ainsi le rôle de l’humanité dans le processus de réchauffement climatique. Tout le monde est d’accord sur ce point.

En revanche, l’importance accordée à cette problématique nous détourne de problèmes tout aussi importants et urgents :
– la production de déchets électroniques (DEEE) extrêmement toxiques pour la santé humaine et les écosystèmes,
– et la question du stockage à long terme des déchets nucléaires (un sujet qui engage la responsabilité sociétale des entreprises fortement consommatrices d’électricité).

Les DEEE participent activement à l’écroulement de la biodiversité. Sur les 2 millions de tonnes que nous produisons annuellement en France, seulement 240.000 ont été collectées en 2008 pour être retraitées correctement. Le reste finit dans une décharge ou est incinéré. Les métaux lourds et autres polluants infiltrent alors les nappes phréatiques et s’accumulent dans la chaîne alimentaire. Pour faire simple et un peu caricatural, le plomb et le mercure du PC que vous jetez dans une décharge se retrouvent dans votre assiette. Sans parler des déséquilibres que subit l’écosystème qui nous entoure.

Or, comme le rappelle le rapport Stern, “si nous ne réagissons pas, les coûts et les risques globaux liés à l’écosystème, aujourd’hui et pour toujours, pourraient s’élever à 20% du PIB ou plus, alors que le coût de l’action peut se limiter à environ 1 % du PIB mondial chaque année”.

“Le réchauffement climatique fait les gros titres aujourd’hui. Demain, ce sera au tour de la dégradation des écosystèmes” rappelle la commission européenne dans son rapport L’économie des écosystèmes et de la biodiversité (PDF).

Dans notre domaine du Green IT, il est urgent de rétablir les vérités pour traiter TOUTES les problématiques environnementales sur un pied d’égalité. Si nous ne le faisons pas, cela revient à boucher un seul trou dans la coque d’un navire qui en compte trois et est entrain de couler…

[mise à jour du 16/11/2009]
Plusieurs contributeurs indiquent que la source utilisée dans cet article serait pro-nucléaire et minimiserait donc les émissions du kWh él. nuc. Le taux d’émissions du kWh él. provenant du nucléaire serait plus proche de 40g à 66g CO2 / kWh él. nuc. voir les commentaires pour les sources des études. Bien que choquante par son ampleur (d’un facteur 1 à 10, ce qui montre que nous travaillons avec des ordres de grandeur encore mal définis), cette variation ne remet pas en cause l’idée essentielle de l’article : les GES ne sont pas les seules nuisances environnementales liées à l’informatique et aux TIC. Il faut aussi prendre en compte les pollutions liées aux déchets pour comprendre la problématique dans son ensemble.
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Frédéric Bordage

Expert en green IT, sobriété numérique, numérique responsable, écoconception et slow.tech, j'ai créé le collectif Green IT en 2004. Je conseille des organisations privées et publiques, et anime GreenIT.fr, le Collectif Conception Numérique Responsable (@CNumR) et le Club Green IT.

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